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S’il n’est commandé à personne de suivre les Saints jusqu’aux extrémités où les conduit l’héroïsme de leurs vertus, ils n’en demeurent pas moins, du haut de ces inaccessibles sommets, les guides de ceux qui marchent par les sentiers moins laborieux de la plaine. Comme l’aigle en présence de l’astre du jour, ils ont fixé de leur regard puissant le Soleil de justice ; et s’enivrant de ses divines splendeurs, ils ont vers lui dirigé leur vol bien au delà de la région des nuages sous lesquels nos faibles yeux se réjouissent de pouvoir tempérer la lumière. Mais, si différent que puisse être son éclat pour eux et pour nous, celle-ci ne change pas de nature, à la condition d’être pour nous comme pour eux de provenance authentique. Quand la débilité de notre vue nous expose à prendre de fausses lueurs pour la vérité, considérons ces amis de Dieu ; si le courage nous fait défaut pour les imiter en tout dans l’usage de la liberté que les préceptes nous laissent, conformons du moins pleinement notre manière de voir à leurs appréciations : leur vue est plus sûre, car elle porte plus loin ; et leur sainteté n’est autre chose que la rectitude avec laquelle ils suivent sans vaciller, jusqu’à son foyer même, le céleste rayon dont nous ne pouvons soutenir qu’un reflet amoindri. Que surtout les feux follets de ce monde de ténèbres ne nous égarent pas au point de prétendre contrôler à leur vain éclat les actes des Saints : l’oiseau de nuit préférera-t-il son jugement à celui de l’aigle touchant la lumière ?
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Descendant du ciel très pur de la sainte Liturgie jusqu’aux plus humbles conditions de la vie chrétienne, la lumière qui conduit Alexis par les sommets du plus haut détachement se traduit pour tous dans cette conclusion que formule l’Apôtre : « Quiconque prend femme ne pèche pas, ni non plus la vierge qu’il épouse ; ceux-là pourtant connaîtront les tribulations de la chair, et je voudrais vous les épargner. Voici donc ce que je dis, mes Frères : le temps est court ; en conséquence, que ceux qui ont des épouses soient comme n’en ayant pas, et ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, et ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas, et ceux qui achètent comme ne possédant pas, et ceux qui usent de ce monde comme n’en usant point ; car la figure de ce monde passe ».

Elle ne passe point si vite cependant cette face changeante du monde et de son histoire, que le Seigneur ne se réserve toujours de montrer en sa courte durée que ses paroles à lui ne passent jamais. Cinq siècles après la mort glorieuse d’Alexis, le Dieu éternel pour qui les distances ne sont rien dans l’espace et les temps, lui rendait au centuple la postérité à laquelle il avait renoncé pour son amour. Le monastère qui sur l’Aventin garde encore son nom joint à celui du martyr Boniface, était devenu le patrimoine commun de l’Orient et de l’Occident dans la Ville éternelle ; les deux grandes familles monastiques de Basile et de Benoît unissaient leurs rameaux sous le toit d’Alexis ; et la semence féconde cueillie à son tombeau par l’évêque-moine saint Adalbert engendrait à la foi les nations du Nord.

Homme de Dieu, c’est le nom que vous donna le ciel, ô Alexis, celui sous lequel l’Orient vous distingue, et que Rome même a consacré par le choix de l’Épître accompagnant aujourd’hui l’oblation du grand Sacrifice ; nous y voyons en effet l’Apôtre appliquer ce beau titre à son disciple Timothée, en lui recommandant les vertus que vous avez si éminemment pratiquées. Titre sublime, qui nous montre la noblesse des cieux à la portée des habitants de la terre ! Vous l’avez préféré aux plus beaux que le monde puisse offrir. Il vous les présentait avec le cortège de tous les bonheurs permis par Dieu à ceux qui se contentent de ne pas l’offenser. Mais votre âme, plus grande que le monde, dédaigna ses présents d’un jour. Au milieu de l’éclat des fêtes nuptiales, vous entendîtes ces harmonies qui dégoûtent de la terre, que, deux siècles plus tôt, la noble Cécile écoutait elle aussi dans un autre palais de la cité reine. Celui qui voilant sa divinité quitta les joies de la céleste Jérusalem et n’eut pas même où reposer sa tête se révélait à votre cœur si pur ; et, en même temps que son amour, entraient en vous les sentiments qu’avait Jésus-Christ. Usant de la liberté qui vous restait encore d’opter entre la vie, parfaite et la consommation d’une union de ce monde, vous résolûtes de n’être plus qu’étranger et pèlerin sur la terre, pour mériter de posséder dans la patrie l’éternelle Sagesse. O voies admirables ! ô mystérieuse direction de cette Sagesse du Père pour tous ceux qu’a conquis son amour ! On vit la Reine des Anges applaudir à ce spectacle digne d’eux, et révéler aux hommes sous le ciel d’Orient le nom illustre que leur cachaient en vous les livrées de la sainte pauvreté. Ramené par une fuite nouvelle après dix-sept ans dans la patrie de votre naissance, vous sûtes y demeurer par la vaillance de votre foi comme dans une terre étrangère. Sous cet escalier de la maison paternelle aujourd’hui l’objet d’une vénération attendrie, en butte aux avanies de vos propres esclaves, mendiant inconnu pour le père, la mère, l’épouse qui vous pleuraient toujours, vous attendîtes dix-sept autres années, sans vous trahir jamais, votre passage à la céleste et seule vraie patrie. Aussi Dieu s’honora-t-il lui-même d’être appelé votre Dieu, lorsque, au moment de votre mort précieuse, une voix puissante retentit dans Rome, ordonnant à tous de chercher l’Homme de Dieu.

Souvenez-vous, Alexis, que la voix ajouta au sujet de cet Homme de Dieu qui était vous-même : « Il priera pour Rome, et sera exaucé ». Priez donc pour l’illustre cité qui vous donna le jour, qui vous dut son salut sous le choc des barbares, et vous entoure maintenant de plus d’honneurs a coup sûr qu’elle n’eût fait, si vous vous étiez borné à continuer dans ses murs les traditions de vos nobles aïeux ; l’enfer se vante de l’avoir arrachée pour jamais à la puissance des successeurs de Pierre et d’Innocent : priez, et que le ciel vous exauce à nouveau contre les modernes successeurs d’Alaric. Puisse le peuple chrétien, à la lumière de vos actes sublimes, s’élever toujours plus au-dessus de la terre ; conduisez-nous sûrement par l’étroit sentier à la maison du Père qui est aux cieux.

L'année liturgique, Dom Guéranger