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11 01 Toussaint.jpg« Je vis une grande multitude que nul ne pouvait compter, de toute nation, de toute tribu, de toute langue ; elle se tenait devant le trône, vêtue de robes blanches, des palmes à la main ; de ses rangs s’élevait une acclamation puissante : Gloire à notre Dieu ! »

Le temps n’est plus ; c’est l’humanité sauvée qui se découvre aux yeux du prophète de Pathmos. Vie militante et misérable de cette terre, un jour donc tes angoisses auront leur terme. Notre race longtemps perdue renforcera les chœurs des purs esprits que la révolte de Satan affaiblit jadis ; s’unissant à la reconnaissance des rachetés de l’Agneau, les Anges fidèles s’écrieront avec nous : Action de grâces, honneur, puissance à notre Dieu pour jamais !

Et ce sera la fin, comme dit l’Apôtre : la fin de la mort et de la souffrance ; la fin de l’histoire et de ses révolutions désormais expliquées. L’ancien ennemi, rejeté à l’abîme avec ses partisans, ne subsistera plus que pour attester sa défaite éternelle. Le Fils de l’homme, libérateur du monde, aura remis l’empire à Dieu son Père. Terme suprême de toute création, comme de toute rédemption : Dieu sera tout en tous.

Bien avant le voyant de l’Apocalypse, déjà Isaïe chantait : J’ai vu le Seigneur assis sur un trône élevé et sublime ; les franges de son vêtement remplissaient au-dessous de lui le temple, et les Séraphins criaient l’un à l’autre : Saint, Saint, Saint, le Seigneur des armées ; toute la terre est pleine de sa gloire.

Les franges du vêtement divin sont ici les élus, devenus l’ornement du Verbe, splendeur du Père. Car depuis que, chef de notre humanité, le Verbe l’a épousée, cette épouse est sa gloire, comme il est celle de Dieu. Elle-même cependant n’a d’autre parure que les vertus des Saints : parure éclatante, dont l’achèvement sera le signal de la consommation des siècles. Cette fête est l’annonce toujours plus instante des noces de l’éternité ; elle nous donne à célébrer chaque année le progrès des apprêts de l’Épouse.

Heureux les conviés aux noces de l’Agneau ! Heureux nous tous, à qui la robe nuptiale de la sainte charité fut remise au baptême comme un titre au banquet des cieux ! Préparons-nous, comme notre Mère l’Église, à 1’ineffable destinée que nous réserve l’amour. C’est à ce but que tendent les labeurs d’ici-bas : travaux, luttes, souffrances pour Dieu, relèvent d’inestimables joyaux le vêtement de la grâce qui fait les élus. Bienheureux ceux qui pleurent !

Ils pleuraient, ceux que le Psalmiste nous montre creusant avant nous le sillon de leur carrière mortelle, et dont la triomphante allégresse déborde sur nous, projetant à cette heure comme un rayon de gloire anticipée sur la vallée des larmes. Sans attendre au lendemain de la vie, la solennité commencée nous donne entrée par la bienheureuse espérance au séjour de lumière où nos pères ont suivi Jésus, le divin avant-coureur. Quelles épreuves n’apparaîtraient légères, au spectacle des éternelles félicités dans lesquelles s’épanouissent leurs épines d’un jour ! Larmes versées sur les tombes qui s’ouvrent à chaque pas de cette terre d’amertume, comment le bonheur des chers disparus ne mêlerait-il pas à vos regrets la douceur du ciel ? Prêtons l’oreille aux chants de délivrance de ceux dont la séparation momentanée attire ainsi nos pleurs ; petits ou grands, cette fête est la leur, comme bientôt elle doit être la nôtre. En cette saison où prévalent les frimas et la nuit, la nature, délaissant ses derniers joyaux, semble elle-même préparer le monde à son exode vers la patrie sans fin.

Chantons donc nous aussi, avec le Psaume : « Je me suis réjoui de ce qui m’a été dit : Nous irons dans la maison du Seigneur. Nos pieds ne sont encore qu’en tes parvis, mais nous voyons tes accroissements qui ne cessent pas, Jérusalem, ville de paix, qui te construis dans la concorde et l’amour. L’ascension vers toi des tribus saintes se poursuit dans la louange ; tes trônes encore inoccupés se remplissent. Que tous les biens soient pour ceux qui t’aiment, ô Jérusalem ; que la puissance et l’abondance règnent en ton enceinte fortunée. A cause de mes amis et de mes frères qui déjà sont tes habitants, j’ai mis en toi mes complaisances ; à cause du Seigneur notre Dieu dont tu es le séjour, j’ai mis en toi tout mon désir. »

AUX PREMIÈRES VÊPRES.

Les cloches ont retenti, non moins joyeuses qu’aux plus beaux jours. Elles annoncent la grande solennité du Cycle à son déclin, la fête qui marque l’empreinte de l’éternité sur les temps, la prise de possession pour Dieu de l’année qui finit, joignant sa moisson d’élus à celles de ses devancières. Aux triomphantes volées remplissant l’air de leurs ondes harmonieuses, l’Église, qui depuis le matin jeûnait prosternée, se relève le front dans la lumière : elle pénètre avec Jean les secrets des cieux ; et les paroles du disciple bien-aimé, passant par ses lèvres, y revêtent un accent d’enthousiasme incomparable Cette fête est vraiment pour elle le triomphe de la Mère ; car la foule immense et bienheureuse, aperçue par elle près du trône de l’Agneau, se compose des fils et des filles que seule, comme étant l’unique, elle a donnés au Seigneur.

Commentaire des Antiennes

Près de ses fils glorifiés, l’Église voit les Anges, nobles natures dont l’attitude devant Dieu, la liturgie grandiose, l’adoration anéantie, ravissent son cœur. Et elle en redit le spectacle à ceux des siens qui militent encore avec elle ici-bas.

Mais l’hommage et les chants des célestes Principautés, qui jamais ne s’interrompirent, ne sont plus seuls à rendre au Très-Haut la gloire à lui due dans son temple éternel. Comme, dans un chœur nombreux, une mère distingue entre toutes la voix de son enfant, l’Église tressaille en entendant la race élue qu’elle a nourrie pour l’Époux faire sa partie dans le concert des cieux, et célébrer l’Agneau dont le sang fut le prix de notre entrée bienheureuse au royaume de Dieu.

C’est la vraie joie, l’ineffable consolation de ce jour. Aussi la grande exilée ne se tient pas d’adresser aux Saints un appel brûlant à plus de zèle, s’il se peut encore, pour louer le Seigneur Epoux : « Soyez heureux, vous tous, et le célébrez ! » s’écrie-t-elle de la vallée des larmes, empruntant les paroles de Tobie dans la terre de sa captivité.

Louer Dieu sans trêve : part des Saints, bon partage d’Israël en la vraie Sion ! l’Église en son transport ne se lasse point d’exalter cette part glorieuse, la meilleure part, privilège de quelques-uns sur la terre, partage de tous dans la patrie.

Nulle puissance ne saurait amoindrir la gloire de la cité sainte, ou diminuer d’une unité le nombre de ses fortunés habitants, tel que le fixèrent avant tous les âges les conseils du Très-Haut. Si ce monde a trop mérité la colère, il ne finira pourtant qu’après avoir donné au ciel le dernier des élus. C’est ce qu’exprime au vif le Capitule, tiré de l’Apocalypse.

Rhaban-Maur, abbé de Fulde et archevêque de Mayence, est l’auteur présumé de l’Hymne. La « gent perfide » qu’on y demande à tous les bienheureux de chasser loin des terres chrétiennes, c’était, au IXème siècle, la race des Normands infidèles qui couvraient de sang et de ruines l’empire des faibles successeurs de Charlemagne. L’éclatante conversion des farouches destructeurs fut la réponse des Saints. Puissent-ils toujours exaucer de la sorte l’Église, éclairer comme alors ceux qui l’attaquent sans la connaître, faire d’eux ses plus fermes soutiens.

Tous les chœurs angéliques, tous les ordres des Saints reçoivent, en l’Antienne de Magnificat, l’hommage de la prière de l’Église, comme tous vont avec elle exalter la Reine de la terre et des cieux reprenant pour tous son glorieux Cantique.

Lorsque Rome eut achevé la conquête du monde, elle dédia le plus durable monument de sa puissance à tous les dieux. Le Panthéon devait attester à jamais la reconnaissance de la cité reine. Cependant conquise elle-même au Christ et investie par lui de l’empire des âmes, son hommage se détourna des vaines idoles pour aller aux Martyrs, qui, priant pour elle en mourant de sa main, l’avaient seuls faite éternelle. Ce fut à eux et à leur reine, Marie, qu’au lendemain des invasions qui l’avaient châtiée sans la perdre, elle consacra, cette fois pour toujours, le Panthéon devenu chrétien.

« Levez-vous, Saints de Dieu ; venez au lieu qui vous fut préparé. » Trois siècles durant, les catacombes restèrent le rendez-vous des athlètes du Seigneur au sortir de l’arène. Rome doit à ces vaillants un triomphe mieux mérité que ceux dont elle gratifia ses grands hommes d’autrefois. En 312 pourtant, Rome, désarmée mais non encore changée dans son cœur, n’était rien moins que disposée à saluer de ses applaudissements les vainqueurs des dieux de l’Olympe et du Capitule. Tandis que la Croix forçait ses remparts, la blanche légion demeura cantonnée dans les retranchements des cimetières souterrains qui, comme autant de travaux d’approche, bordaient toutes les routes conduisant à la ville des Césars. Trois autres siècles étaient laissés à Rome pour satisfaire à la justice de Dieu, et prendre conscience du salut que lui ménageait la miséricorde. En 609, le patient travail de la grâce était accompli. Des lèvres de Boniface IV, Pontife suprême, descendait sur les cryptes sacrées le signal attendu.

Heure solennelle, prélude de celle que la trompette de l’Ange doit un jour annoncer par les sépulcres de l’univers ! C’est dans la majesté apostolique, c’est entouré d’un peuple immense, que le successeur de Pierre, que l’héritier du crucifié de Néron, se présente aux portes des catacombes. Ornés avec magnificence, vingt-huit chars l’accompagnent, et il convie à y monter les Martyrs. L’antique voie triomphale s’ouvre devant les Saints ; les fils des Quirites chantent à leur honneur : « Votre sortie sera heureuse, votre marche toute de joie ; car voici que tressaillent les monts, les collines fameuses, qui vous attendent en allégresse. Paraissez, Saints de Dieu ; quittez vos postes de combat ; entrez dans Rome, devenue la cité sainte ; bénissez le peuple romain, qui vous suit au temple de ses fausses divinités devenu votre église, pour y adorer avec vous la majesté du Seigneur. »

Après six siècles de persécutions et de ruines, le dernier mot restait donc aux Martyrs : mot de bénédiction, signal de grâces pour la Babylone ivre naguère du sang chrétien. Mieux que réhabilitée par l’accueil qu’elle faisait aux témoins du Christ, elle n’était plus Rome seulement, mais la nouvelle Sion, la privilégiée du Seigneur. L’encens qu’elle brûlait sous les pas des Saints, rappelait celui dont ils avaient refusé l’hommage à ses dieux de mensonge ; l’autel au pied duquel leur sang avait coulé, était celui-là même où elle les invitait à prendre la place des usurpateurs enfuis à l’abîme. Bien inspirée fut-elle, quand le temple édifié par Marcus Agrippa, restauré par Sévère Auguste, étant devenu celui des saints Martyrs, elle crut devoir maintenir à son fronton le nom des constructeurs primitifs et l’appellation qu’ils lui avaient donnée ; l’insigne monument ne justifia son titre qu’à dater de la mémorable journée où, sous sa voûte incomparable, image du ciel, Rome chrétienne put appliquer aux hôtes nouveaux du Panthéon la parole du Psaume : J’ai dit : c’est vous les dieux ! C’était le 13 mai, qu’avait eu lieu la prise de possession triomphale.

Toute dédicace sur terre rappelle à l’Église, ainsi qu’elle le dit elle-même, l’assemblée des Saints, pierres vivantes de l’éternelle demeure que Dieu se construit aux cieux. On s’étonnera d’autant moins que la Dédicace du Panthéon d’Agrippa, dans les circonstances que nous avons rapportées, soit devenue la première origine de la fête de ce jour. Son anniversaire, en ramenant la mémoire collective des Martyrs, donnait satisfaction à l’Église qui, désireuse d’honorer annuellement tous ses bienheureux fils morts pour le Seigneur, se vit de bonne heure réduite par leur nombre à l’impuissance de célébrer chacun d’eux au jour de son glorieux trépas. Or, au culte des Martyrs s’était joint pour elle, à l’âge de la paix, celui des justes qui, l’arène sanglante désormais fermée, se sanctifiaient chaque jour dans tous les héroïsmes offerts par ailleurs au courage chrétien ; la pensée de les associer aux premiers dans une solennité commune, qui suppléerait pour tous à la nécessité des omissions individuelles, naquit comme spontanément de l’initiative que Boniface IV avait prise.

En 732, dans la première moitié de ce huitième siècle qui fut si grand pour l’Église, Grégoire III dédiait, à Saint-Pierre du Vatican, un oratoire en l’honneur du Sauveur, de sa sainte Mère, des saints Apôtres, de tous les saints Martyrs, Confesseurs, Justes parfaits qui reposent par toute la terre. Une dédicace au vocable si étendu n’implique pas de soi l’établissement de notre fête même de tous les Saints par l’illustre Pontife ; il est à remarquer cependant qu’à dater de cette époque, on commence à la rencontrer en diverses églises, et fixée dès lors au premier jour de Novembre, comme en témoignent pour l’Angleterre le Martyrologe du Vénérable Bède et le Pontifical d’Egbert d’York. Elle était loin toutefois d’être universelle, lorsqu’en l’année 835, Louis le Débonnaire, sollicité par Grégoire IV, et du consentement de tous les évêques de ses états, fit de sa célébration une loi d’empire : loi sainte, portée aux applaudissements de l’Église entière qui l’adopta comme sienne, dit Adon, avec révérence et amour.

Il existait jusque-là, dans nos contrées, une coutume attestée par les conciles d’Espagne et de Gaule dès le VIe siècle, et qui consistait à sanctifier l’époque des calendes de Novembre par trois jours de pénitence et de litanies, rappelant les Rogations qui précèdent encore l’Ascension du Seigneur. Le jeûne de la Vigile de la Toussaint est le seul souvenir qui nous reste maintenant de cette coutume de nos pères ; conservant le triduum pénitentiel, et l’avançant de quelques jours, ils en avaient fait une préparation de la fête elle-même : « Qu’entière soit notre dévotion, recommandait un auteur du temps ; disposons-nous à cette solennité très sainte par trois jours de jeûne, de prière et d’aumône. » En s’étendant au monde entier, la fête s’était complétée ; devenue l’égale des plus augustes solennités, elle développait ses horizons jusqu’à l’infini, embrassait toute sainteté incréée ou créée. Son objet n’était plus Marie seulement et les Martyrs, ou tous les justes nés d’Adam, mais avec eux les neuf chœurs angéliques, mais pardessus tout la Trinité sainte, Dieu tout en tous, Roi de ces rois qui sont les Saints, Dieu des dieux en Sion. Écoutons l’Église éveillant aujourd’hui ses fils : Le Roi des rois, le Seigneur, venez, adorons-le, parce qu’il est la couronne de tous les Saints. C’est l’invitation qu’en cette même nuit le Seigneur lui-même adressait à la chantre d’Helfta, Mechtilde, la privilégiée du divin Cœur : « Loue-moi de ce que je suis la couronne de tous les Saints. » Et la vierge voyait toute la beauté des élus et leur gloire s’alimenter au sang du Christ, briller des vertus par lui pratiquées ; et répondant à l’appel divin, elle louait tant qu’elle pouvait la très heureuse, la toujours adorable Trinité, de ce qu’elle daigne être aux Saints leur diadème, leur admirable dignité. Dante lui aussi nous montre, en l’empyrée, Béatrice se faisant sa couronne du reflet des rayons éternels. Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit ! ainsi tout d’une voix, pour le sublime poète, chantait le Paradis. « Tout l’univers, dit-il, me semblait un sourire. Le royaume d’allégresse, avec tout son peuple ancien et nouveau, tourné vers un seul point, était tout regard, tout amour. O triple lumière, qui scintillant en une seule étoile, rassasies à ce point leur vue, regarde ici-bas à nos tempêtes ! »

L’ancien Office de la fête offrit jusqu’au XVIème siècle, en beaucoup d’Églises, cette particularité qu’aux Nocturnes la première Antienne, la première Bénédiction, la première Leçon et le premier Répons étant de la Trinité, la deuxième série des mêmes pièces liturgiques avait pour objet Notre-Dame, la troisième les Anges, la quatrième les Patriarches et les Prophètes, la cinquième les Apôtres, la sixième les Martyrs, la septième les Confesseurs, la huitième les Vierges, la neuvième tous les Saints. En raison de cette disposition spéciale au jour, la première Leçon revenait contre l’usage du reste de l’année au plus digne du Chœur, le premier Répons était réservé aux premiers Chantres ; et ainsi arrivait-on, par une progression descendante, jusqu’aux enfants, dont l’un donnait la Leçon des Vierges, et cinq autres, vêtus de blanc, cierges à la main en mémoire des vierges prudentes, exécutaient le huitième Répons devant l’autel de Notre-Dame ; la neuvième Leçon et le neuvième Répons revenaient à des prêtres. Toutes ou presque toutes ces formules ont été successivement modifiées ; mais l’attribution des Répons actuels est toujours la même.

Les Grecs honorent comme nous dans une fête commune « tous les Saints de tous les pays de la terre, Asie, Libye, Europe, Septentrion ou Midi. » Mais tandis que l’Occident fixe aux derniers jours de l’année une solennité qui représente, à ses yeux, la rentrée des fruits dans les celliers du Père de famille, l’Orient la célèbre au Dimanche qui suit la Pentecôte, en ce printemps de l’Église où, sous l’action des eaux jaillissantes de l’Esprit, la sainteté fit partout germer ses fleurs. Il en était ainsi dès le IVème siècle ; c’est en ce premier Dimanche après la Pentecôte, fête aujourd’hui de la Très Sainte Trinité pour nous Latins, que saint Jean Chrysostome prononça son discours en l’honneur de « tous les saints Martyrs ayant souffert dans le monde entier. »

On le sait : l’origine première de la Toussaint fut de même en notre Occident cette commémoration générale des Martyrs, que d’autres Églises d’Orient placèrent au vendredi de l’Octave de Pâques ; heureuse pensée, qui associait la confession des témoins du Christ au triomphe remporté sur la mort par Celui dont la confession divine, sous Ponce Pilate, avait devant les bourreaux été leur exemple et leur force. Ainsi faisait du reste primitivement Rome même, en rattachant à la première quinzaine de mai sa mémoire solennelle des Martyrs ; ainsi fait-elle encore, en réservant aux seuls Martyrs, conjointement avec les Apôtres, l’honneur d’un Office spécial pour la durée du Temps pascal entier.

Nous emprunterons les quelques traits qui suivent à l’Office grec du Dimanche de tous les Saints.

IN MAGNO VESPERTINO.

Les disciples du Seigneur, instruments de l’Esprit, ont répandu par l’univers entier l’évangélique semence d’où germèrent les Martyrs qui prient pour nos âmes.

Vous êtes le soutien de l’Église, la perfection de l’Évangile, chœur divin des Martyrs ; en vous se justifient les paroles du Sauveur. Car les portes de l’enfer, béantes contre l’Église, ont été par vous fermées ; votre sang qui coulait a mis à sec les libations idolâtriques ; la plénitude des croyants naquit de votre immolation. Admirés des Anges, le front ceint du diadème, vous vous tenez devant Dieu : sans fin priez-le pour nos âmes.

Fidèles, venez tous ; célébrons par des psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels la solennelle mémoire de tous les Saints : voici qu’elle vient à nous chargée des plus riches dons. Crions donc, et disons : Salut, assemblée des Prophètes qui annonçâtes l’arrivée du Christ au monde, et vîtes comme présent ce qui était loin encore. Salut, chœur des Apôtres, pêcheurs d’hommes qui sûtes jeter le filet sur les nations. Salut, armée des Martyrs : rassemblés des confins de la terre en l’unique foi, vous avez pour elle subi affronts et tortures, vous avez brillamment triomphé dans l’arène. Salut, ruche des Pères qui, le corps réduit par l’ascèse et mortifiant la chair et ses passions, avez muni vos âmes des ailes du divin amour, l’emportant jusqu’au ciel ; vous partagez maintenant l’allégresse des Anges, l’éternel bonheur est à vous. Mais, ô Prophètes, ô Apôtres, ô Martyrs, ô Ascètes, priez avec instance Celui qui vous a couronnés de nous sauver des ennemis invisibles ou visibles

Salut, Saints et Justes ; salut, auguste chœur des Saintes. Près du Christ, intercédez pour le monde : qu’il donne au prince la victoire sur les barbares, et à nos âmes sa grande miséricorde.

A LA MESSE.

Aux calendes de novembre, c’est le même empressement qu’à la Noël pour assister au Sacrifice en l’honneur des Saints, disent les anciens documents relatifs à ce jour. Si générale que fût la fête, et en raison même de son universalité, n’était-elle pas la joie spéciale de tous, l’honneur aussi des familles chrétiennes ? Saintement fières de ceux dont elles se transmettaient de générations en générations les vertus, la gloire au ciel de ces ancêtres ignorés du monde les ennoblissait à leurs yeux par-dessus toute illustration de la terre.

Mais la foi vive de ces temps voyait encore en cette fête une occasion de réparer les négligences, volontaires ou forcées, dont le culte des bienheureux inscrits au calendrier public avait souffert au cours de l’année. Dans la bulle fameuse Transiturus de hoc mundo, où il établit la fête du Corps du Seigneur, Urbain IV mentionne la part qu’eut ce dernier motif à l’institution plus ancienne de la Toussaint ; et le Pontife exprime l’espoir que la nouvelle solennité vaudra une même compensation des distractions et tiédeurs annuelles au divin Sacrement, où réside Celui qui est la couronne de tous les Saints et leur gloire.

L’Antienne d’Introït rappelle aujourd’hui celle de l’Assomption de Notre-Dame. Cette fête est bien la suite, en effet, du triomphe de Marie : comme l’Ascension du Fils avait appelé l’Assomption de la Mère, toutes deux réclamaient pour complément l’universelle glorification des élus de cette race humaine qui donne au ciel sa Reine et son Roi. Joie donc sur la terre, qui continue si grandement de donner son fruit ! Joie parmi les Anges, qui voient se combler les vides de leurs chœurs ! Joie, dit le Verset, à tous les bienheureux, objet des chants de la terre et du ciel !

Mais nous pécheurs, et toujours exilés, c’est avant tout de la miséricorde que nous devons prendre souci en toute circonstance, en toute fête. Ayons cependant bon espoir, aujourd’hui que tant d’intercesseurs la demandent pour nous. Si la prière d’un habitant du ciel est puissante, que n’obtiendra pas le ciel tout entier ?

ÉPÎTRE.

Une première fois, aux jours de son premier avènement, l’Homme-Dieu, se servant pour cela de César Auguste, avait dénombré la terre : il convenait qu’au début de la rédemption, fût relevé officiellement l’état du monde. Et maintenant, l’heure a sonné d’un autre recensement, qui doit consigner au livre de vie le résultat des opérations du salut. « Pourquoi ce dénombrement du monde au moment de la naissance du Seigneur, dit saint Grégoire en l’une des Homélies de Noël, si ce n’est pour nous faire comprendre que dans la chair apparaissait Celui qui devait enregistrer les élus dans l’éternité ? » Mais plusieurs s’étant soustraits par leur faute au bénéfice du premier recensement, qui comprenait tous les hommes dans le rachat du Dieu Sauveur, il en fallait un deuxième et définitif, qui retranchât de l’universalité du précédent les coupables. Qu’ils soient rayés du livre des vivants ; leur place n’est point avec les justes : c’est la parole du Prophète-roi que rappelle au même lieu le saint Pape.

Toute à l’allégresse cependant, l’Église en ce jour ne considère que les élus ; comme c’est d’eux seuls qu’il est question dans le relevé solennel où nous venons de voir aboutir les annales de l’humanité. Eux seuls, par le fait, comptent devant Dieu ; les réprouvés ne sont que le déchet d’un monde où seule la sainteté répond aux avances du Créateur, aux mises de l’amour infini. Sachons prêter nos âmes à la frappe divine qui doit les conformer à l’effigie du Fils unique, et nous marquer pour le trésor de Dieu. Quiconque se dérobe à l’empreinte sacrée, n’évitera point celle de la bête ; au jour où les Anges arrêteront le règlement de compte éternel, toute pièce non susceptible d’être portée à l’actif divin ira d’elle-même à la fournaise, où brûleront sans fin les scories.

Vivons donc dans la crainte recommandée au Graduel : non celle de l’esclave, qui n’appréhende que le châtiment ; mais la crainte filiale qui redoute par-dessus tout de déplaire à Celui de qui nous viennent tous les biens, dont la bonté mérite tout amour. Sans rien perdre de leur béatitude, sans diminuer leur amour, les Puissances angéliques et tous les bienheureux se prosternent au ciel en un saint tremblement, sous le regard de l’auguste et trois fois redoutable Majesté.

ÉVANGILE.

Si proche du ciel est aujourd’hui la terre, qu’une même pensée de félicité emplit les cœurs. L’Ami, l’Époux, le divin Frère des fils d’Adam revient lui-même s’asseoir au milieu d’eux et parler de bonheur. Venez à moi, vous tous qui peinez et souffrez, chantait tout à l’heure le Verset de l’Alléluia, cet écho fortuné de la patrie, qui pourtant nous rappelait notre exil. Et aussitôt, en l’Évangile, est apparue la grâce et la bénignité de notre Dieu Sauveur. Écoutons-le nous enseigner les voies de la bienheureuse espérance, les délices saintes, à la fois garantie, avant-goût, du bonheur absolu des cieux.

Au Sinaï, Jéhovah, tenant le Juif à distance, n’avait pour lui que préceptes et menaces de mort. Au sommet de cette autre montagne où s’est assis le Fils de Dieu, combien différemment se promulgue la loi d’amour ! Les huit Béatitudes ont pris en tête du Testament nouveau la place qu’occupait, comme préface de l’ancien, le Décalogue gravé sur la pierre.

Non qu’elles suppriment les commandements ; mais leur justice surabondante va plus loin que toutes prescriptions. C’est de son Cœur que Jésus les produit, pour les imprimer, mieux que sur le roc, au cœur de son peuple. Elles sont tout le portrait du Fils de l’homme, le résumé de sa vie rédemptrice. Regardez donc, et agissez selon le modèle qui se révèle à vous sur la montagne.

La pauvreté fut bien le premier trait du Dieu de Bethléhem ; et qui donc apparut plus doux que l’enfant de Marie ? qui pleura pour plus nobles causes, dans la crèche où déjà il expiait nos crimes apaisait son Père ? Les affamés de justice, les miséricordieux, les purs de cœur, les pacifiques : où trouveront-ils qu’en lui l’incomparable exemplaire, jamais atteint, imitable toujours ? Jusqu’à cette mort, qui fait de lui l’auguste coryphée des persécutés pour la justice ! suprême béatitude d’ici-bas, en laquelle plus qu’en toutes se complaît la Sagesse incarnée, y revenant, la détaillant, pour finir avec elle aujourd’hui comme en un chant d’extase !

L’Eglise n’eut point d’autre idéal ; à la suite de l’Époux, son histoire aux divers âges ne fut que l’écho prolongé des Béatitudes. Comprenons, nous aussi ; pour la félicité de notre vie sur terre, en attendant l’éternel bonheur, suivons le Seigneur et l’Église.

Les Béatitudes évangéliques élèvent l’homme au-dessus des tourments, au-dessus même de la mort, qui n’ébranle pas la paix des justes, mais la consomme. C’est ce que chante l’Offertoire, dans ces lignes empruntées au livre de la Sagesse.

Comme l’exprime la Secrète, le Sacrifice auquel il nous est donné de prendre part glorifie Dieu, honore les Saints, et nous concilie la bonté suprême.

Écho de la lecture évangélique, l’Antienne de Communion, ne pouvant énumérer à nouveau la série entière des Béatitudes, rappelle les trois dernières, et, ce faisant, les rapproche toutes avec raison du Sacrement divin où elles s’alimentent.

L’Église demande, en la Postcommunion, que cette fête de tous les Saints ait comme résultat de porter ses fils à les honorer toujours, pour toujours aussi bénéficier de leur crédit près de Dieu.

L'année liturgique, Dom Guéranger