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La journée est encore embellie par la mémoire d’un de ces premiers pontifes qui, comme Urbain, ont été les fondements de la sainte Église à l’âge des tempêtes. Éleuthère monta sur le Siège Apostolique au milieu de la tourmente excitée par la persécution de Marc-Aurèle et de Commode. Il vit arriver à Rome la légation que lui envoyaient les martyrs de l’Église de Lyon, et qui avait à sa tête le grand Irénée. Cette illustre Église, couronnée à ce moment des palmes les plus glorieuses, venait les offrir à la nouvelle Rome en qui elle reconnaissait la « puissante principauté » qu’a célébrée le même saint Irénée, dans ses livres Contre les Hérésies.

La paix ne tarda pas à être rendue à l’Église, et le reste du pontificat d’Éleuthère s’écoula dans le calme et la tranquillité. Au sein de cette paix, avec son nom qui exprime la Liberté, ce pontife est une image de notre divin ressuscité, dont le Psalmiste nous dit qu’il est « libre entre les morts ».

saint éleuthère pape.jpgL’Église honore saint Éleuthère comme martyr, avec les autres Papes qui ont siégé avant la paix de Constantin, et qui presque tous ont versé leur sang dans les persécutions des trois premiers siècles. Associés à toutes les souffrances de l’Église, gouvernant la chrétienté à travers mille périls, ne goûtant la paix que dans de rares et courts intervalles, cette suite de trente-trois pontifes a droit d’être considérée comme une série de martyrs.

Une gloire particulière pour Éleuthère est d’avoir été l’apôtre de la grande île britannique qui est devenue plus tard l’Angleterre. Les Romains avaient colonisé dans cette île, qui n’était plus comme auparavant séparée du reste du monde. La divine Providence choisit les années de paix du pontificat d’Éleuthère pour agréger à l’’Église les prémices de la race bretonne. Plus tard, l’île évangélisée ainsi dès le second siècle par les soins de notre saint Pape deviendra l’Ile des saints, et dans deux jours ses gloires chrétiennes resplendiront une seconde fois sur le cycle.

Votre nom, ô Éleuthère, est le nom du chrétien ressuscité avec Jésus-Christ. La Pâque nous a tous délivrés, tous affranchis, rendus tous libres. Priez donc, afin que nous conservions toujours cette « glorieuse liberté des enfants de Dieu », que recommande l’Apôtre. Par elle nous sommes retirés des liens du péché qui nous livrait à la mort, de la servitude de Satan qui nous entraînait loin de notre fin, de la tyrannie du monde qui nous égarait par ses maximes charnelles La vie nouvelle que nous a donnée la Pâque est toute du ciel où le Christ nous attend dans sa gloire ; nous ne pourrions la perdre que pour être esclaves de nouveau Saint Pontife, obtenez que la Pâque, à son retour en l’année qui suivra, nous retrouve dans cette heureuse liberté qui est le fruit de notre délivrance par le Christ.

Il est une autre liberté que vante le monde, et pour la conquête de laquelle il arme les hommes les uns contre les autres. Elle consiste à fuir, comme on fuirait un crime, toute sujétion et toute dépendance, à ne s’incliner devant aucune autorité qu’on ne l’ait créée soi-même, pour ne durer qu’autant qu’il nous plaira. Délivrez-nous, saint Pontife, de tout attrait pour cette prétendue liberté si contraire à la soumission chrétienne, et qui n’est que le triomphe de l’orgueil humain. Dans sa frénésie, elle verse des torrents de sang ; enivrée de ce qu’elle appelle fastueusement les droits de l’homme, elle substitue l’égoïsme au devoir. Pour elle la vérité n’est plus, car elle va jusqu’à reconnaître des droits à l’erreur ; pour elle le bien n’est plus, car elle a abdiqué tout droit d’enchaîner le mal : tant elle est devenue esclave du principe sauvage de l’indépendance. Elle détrône Dieu autant qu’il lui est possible, en refusant de le reconnaître dans les dépositaires de l’autorité sociale, et jette l’homme sans défense sous le joug de la force brutale, l’écrasant sous le poids de ce qu’elle appelle les majorités, et sous la pression monstrueuse des faits accomplis. Non, telle n’est pas, ô Éleuthère, la liberté à laquelle nous a conviés le Christ, notre libérateur. « Soyez comme des hommes libres, » nous dit Pierre votre prédécesseur, « et ne soyez pas de ceux qui, sous un voile trompeur, sont les sectateurs de la liberté du mal. »

Demeurez toujours, ô saint Pontife, le père de la société humaine dont vous fûtes le chef ici-bas. Durant votre règne pacifique, vous avez siégé près des Césars dans la ville aux sept collines. La pourpre et le diadème étaient portés par d’autres ; mais votre nom n’était pas ignoré dans le monde.

Tandis que le pouvoir matériel tenait la hache suspendue sur votre tête, d’innombrables fidèles se dirigeaient vers Rome pour vénérer la tombe de Pierre et rendre hommage à son successeur. Vous vîtes arriver un jour l’ambassade d’un roi barbare. Cette légation ne se dirigeait pas vers le palais des Césars ; elle s’arrêtait à la porte de votre humble demeure. Un peuple était appelé par la grâce divine à recevoir la bonne nouvelle, à entrer dans la famille chrétienne. Les destinées de ce peuple que vous avez évangélisé le premier devaient être grandes dans l’Église. L’île des Bretons est fille de l’Église Romaine ; et c’est en vain qu’elle voudrait effacer cette noble origine. Prenez ses maux en pitié, ô vous qui fûtes son premier apôtre ; aidez les efforts qui sont faits de toutes parts pour la rendre à l’unité. Souvenez-vous de la foi de Lucius et de son peuple, et montrez votre paternelle sollicitude en faveur d’un pays que vous avez enfanté à la foi.

L'année liturgique, Dom Guéranger