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La date historique de la nativité temporelle du Sauveur étant inconnue dans les premiers temps, une antique tradition, inaugurée peut-être au début du IIème siècle, célébrait les diverses théophanies du Christ dans sa nature mortelle, c’est-à-dire sa naissance, sa manifestation aux Mages et son baptême dans le Jourdain, peu après le solstice d’hiver, dans les dix premiers jours de janvier. Cette date conventionnelle avait déjà trouvé crédit dans toutes les Églises, quand, on ne sait comment, Rome dédoubla pour son compte la fête des Théophanies, anticipant au 25 décembre l’anniversaire de la naissance temporelle du Sauveur.

Quand et comment l’Église-mère arriva-t-elle à établir cette date ? Nous l’ignorons, puisque, sauf un texte très douteux du commentaire d’Hippolyte sur Daniel, le plus ancien document qui fixe Noël au 25 décembre est le calendrier philocalien de 336, qui porte cette indication : VIII Kal. ian. natus Christus in Betleem Iudee. Évidemment, le chronographe n’annonce rien de nouveau, mais il se fait l’écho de la tradition romaine antérieure, qui, dans le Liber Pontificalis prétend remonter jusqu’au pape Télesphore. Dans le discours fait à Saint-Pierre par le pape Libère donnant, le jour de Noël, le voile des vierges à Marcelline, sœur de saint Ambroise, on ne relève aucune allusion à la nouveauté de la fête, mais, au contraire, tout le contexte donne l’impression qu’il s’agit d’une solennité de vieille date, à laquelle le peuple a coutume d’accourir en foule, en vertu d’une ancienne habitude. La fête de Noël fut, au début, propre au siège apostolique. Saint Jean Chrysostome qui l’introduisit à Antioche vers 375, en appelle précisément à l’autorité de la capitale du monde latin, où, à son avis, seraient encore conservés les actes du recensement de Quirinus, avec la date précise de la naissance du Christ à Bethlehem le 25 décembre. D’Antioche, la fête passa à Constantinople. Sous l’évêque Juvénal, entre 424 et 458, elle fut introduite à Jérusalem, puis, vers 430, fut admise à Alexandrie, et, de ces célèbres sièges patriarcaux, elle se répandit aussi peu à peu dans les diocèses qui en dépendaient. Actuellement, seuls les Arméniens monophysites célèbrent encore la naissance du Christ à sa date primitive, le 6 janvier.

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Il ne faut pourtant pas négliger une coïncidence. Le calendrier civil du recueil philocalien note au 25 décembre le Natalis invicti, la naissance du soleil, et cette naissance coïncide justement avec le solstice d’hiver. A l’époque où, grâce aux mystères de Mithra, le culte de l’astre du jour avait pris un tel développement que, au dire de saint Léon, même les fidèles qui fréquentaient la basilique Vaticane, se permettaient d’y pratiquer le rite superstitieux de saluer d’abord, de l’atrium de l’Apôtre, le disque solaire, il n’est pas improbable que le siège apostolique, en anticipant au 25 décembre la naissance du Christ, ait voulu opposer au Sol invictus, Mithra, le vrai Soleil de justice, cherchant ainsi à détourner les fidèles du péril idolâtre des fêtes païennes. Dans une autre occasion, tout à fait semblable, c’est-à-dire pour la fête des Robigalia le 25 avril, Rome adopta une identique mesure de prudence, et, au cortège païen du pont Milvius, elle substitua la procession chrétienne qui parcourait le même trajet. Toutefois de la voie Flaminienne et du pont Milvius le clergé se rendait ensuite à la basilique Vaticane, pour l’offrande du divin sacrifice sur le tombeau de l’Apôtre.

Dans le rit romain, la caractéristique de la fête de Noël est l’usage des trois messes, une au premier chant du coq, — ad galli cantum, — l’autre vers l’aurore, et la troisième en plein jour. Cette habitude nous est déjà attestée par saint Grégoire, mais elle est sûrement plus ancienne, puisque l’auteur de la biographie du pape Télesphore, dans le Liber Pontificalis, prétend savoir que ce fut ce Pontife qui introduisit le premier le chant du Gloria in excelsis à la messe de la nuit de Noël.

La pannuchis de Noël, que terminait la messe, fut suggérée, non seulement par la solennité, mais aussi, d’une certaine manière, par le fait de la naissance du Christ à Bethlehem au cœur de la nuit ; et l’on voulut reproduire à Rome, comme on le faisait à Jérusalem, cette scène nocturne d’une façon liturgique, d’autant plus que Sixte III avait édifié à Sainte-Marie-Majeure un somptueux oratoire ad Praesepe qui, dans la conception romaine, devait être comme une reproduction de celui de Bethlehem.

Cette messe de vigile ne constituait pourtant pas, comme aujourd’hui, une caractéristique de la solennité de Noël ; c’était le sacrifice habituel qui mettait régulièrement fin aux veilles sacrées. Et même, si nous devons juger du concours des fidèles par la grandeur du lieu où se célébrait la station, il faut conclure que le petit hypogée ad Praesepe contenait une réunion très restreinte de personnes ; si restreinte, qu’une certaine nuit de Noël, tandis que Grégoire VII y célébrait la messe, il y fut arrête par les sbires de Cencius, postés là aux aguets, tiré hors de Sainte-Marie-Majeure et traîné en prison dans une tour du Parione, sans que le peuple romain se doutât, sinon le lendemain matin, de ce qui était arrivé au Pape pendant la station.

La vraie messe solennelle de Noël, in die sancto, était celle qui se célébrait en plein jour à Saint-Pierre. Ce fut justement durant cette messe que, au témoignage de saint Ambroise, le Pape Libère donna le voile des vierges à Marcelline devant une grande foule du peuple. A cette occasion, le Pontife fit un célèbre discours qui nous a été conservé par le saint dans le De Virginibus, et dont il suffit de rapporter ces paroles : « Tu as désiré des noces très sublimes, ô ma fille ; tu vois quelle foule de peuple est accourue pour l’anniversaire de la naissance de ton époux, et comment personne ne s’en retourne à jeun. » Si toute cette foule communiait à la messe papale, cela indique que les fidèles venus à la messe de la vigile et à celle de l’aurore avaient été bien peu nombreux.

Le jour de Noël 431, le Pape Célestin reçut les lettres qui l’informaient de l’heureuse issue du Concile d’Éphèse. Il les fit lire devant « la réunion de tout le peuple chrétien à Saint-Pierre ».

Entre la messe de vigile à la Crèche, et la messe stationnais au Vatican, et en faveur de la colonie byzantine résidant à Rome, s’introduisit, vers le Ve siècle, une autre synaxe eucharistique au pied du Palatin. Elle avait pour objet de célébrer le natale de la martyre de Sirmium, Anastasie, dont le corps avait été transporté à Constantinople sous le patriarche Gennadius (458-471). On choisit à Rome le titulus Anastasiae parce que les Actes identifiaient la martyre avec la fondatrice de l’église.

Les Byzantins ayant disparu, la popularité de la dévotion à sainte Anastasie diminua aussi, mais la station survécut ; et, au lieu de la fête (dies natalis) de la martyre, comme au début, elle comporta une seconde messe matutinale pour vénérer le mystère de la naissance corporelle du Seigneur.

Primitivement, la triple célébration du divin Sacrifice le jour de Noël était propre au Pape, ou à celui qui présidait la synaxe stationnale ; il faut dire d’ailleurs que cela n’était pas absolument insolite à Rome. La fête des apôtres Pierre et Paul avait l’honneur des trois messes ; celle des fils de sainte Félicité en comportait quatre, et, en général, toutes les autres grandes solennités des martyrs admettaient autant de messes qu’il y avait de sanctuaires en vénération. Il y avait au moins deux messes, celle ad corpus, à l’hypogée du saint, et l’autre, la missa, publica, comme on l’appelait, dans la basilique supérieure. Cette discipline présente une certaine analogie avec celle qui règle actuellement la célébration des messes conventuelles dans les chapitres collégiaux. Nombreux sont les jours où le calendrier assigne deux ou même trois messes conventuelles ; cela ne veut toutefois pas dire que le même prêtre doive offrir le saint Sacrifice une seconde et une troisième fois le même jour, et moins encore que, hors du chœur, tout prêtre soit autorisé ces jours-là à célébrer plusieurs messes. Cela indique seulement le nombre des Sacrifices auxquels le chapitre collégial est tenu d’assister. Ainsi en était-il jadis pour les jours dont nous avons parlé ; on officiait dans les divers sanctuaires rappelant l’éponyme de la fête, et souvent le Pape en personne y présidait, offrant alors le divin Sacrifice. Mais en dehors des sanctuaires mêmes où l’on célébrait la fête, tout s’accomplissait selon le mode habituel décrit dans les sacramentaires, et la messe n’était célébrée qu’une fois, par les prêtres attachés aux divers titres de la ville.

Les liturgistes du bas moyen âge se sont plu à rechercher les raisons intimes pour lesquelles on célèbre trois messes le jour de Noël ; toutefois au lieu d’explorer le champ de l’archéologie, où ils auraient certainement retrouvé la trace des trois différents sanctuaires romains dans lesquels on devait officier le 25 décembre, ils s’arrêtèrent à des motifs ascétiques et mystiques, beaux il est vrai, et très propres à nourrir la dévotion, mais tout à fait étrangers à la première institution de cette triple liturgie romaine dont les Orientaux n’ont pas l’idée.

Première messe au cœur de la nuit : station à Sainte-Marie à la Crèche.

La messe de minuit — les anciens l’appelaient ad galli cantum, parce que, dès le temps de saint Ambroise, à cette heure seulement commençait l’office matutinal quotidien — rappellerait la naissance éternelle du Verbe de Dieu au sein des splendeurs de la gloire paternelle ; celle de l’aurore célèbre son apparition temporelle dans l’humilité de la chair, et enfin la troisième, à Saint-Pierre, symbolise son retour final au jour de la parousie, quand il siégera comme juge des vivants et des morts.

Selon l’Ordo Romanus XI, la nuit de Noël, au temps de Célestin II, on célébrait encore à Sainte-Marie-Majeure, et avec l’assistance du Pape, les deux synaxes vigiliales distinctes dont parle Amalaire. Dans la première les leçons étaient chantées par les chanoines, les cardinaux et les évêques, précisément comme au troisième dimanche de l’Avent à Saint-Pierre ; après l’office on célébrait la Messe ad Praesepe, suivie des secondes matines et des laudes.

Au XVème siècle, le Pontife intervenait aux vigiles avec une chape de laine écarlate, munie d’un capuchon qui se nouait sous la barbe propter frigus, selon la description de l’Ordo Romanus XIV. Si l’empereur y assistait aussi, il était revêtu du pluvial et, brandissant l’épée, il devait chanter la cinquième leçon, la neuvième étant réservée au Pape. Durant la messe, toutes les offrandes que le peuple déposait sur l’autel ou aux pieds du Pontife, appartenaient aux chapelains, sauf le pain, qui revenait aux acolytes. Contrairement à l’usage, la nuit de Noël, le Pape communiait non pas au trône, mais à l’autel, et pour boire au Calice sacré, il n’employait pas l’habituel chalumeau d’or ; quant au clergé, il attendait le matin pour recevoir la sainte Communion.

L’introït est tiré du psaume 2, et peut s’appliquer aux diverses générations du Verbe ; à celle, éternelle et divine, dans le sein du Père ; à celle, humble et passible, dans le sein virginal de Marie, et enfin à celle, glorieuse, des entrailles de la terre, quand, le jour de Pâques, II ressuscita pour triompher définitivement du péché et de la mort. Durant le saint temps de Noël, il est à propos de réconforter souvent notre foi par cette énergique profession de la divinité qui se cache sous les pauvres apparences du petit Enfant de Bethlehem. Le Verbe nous a créés par sa puissance, et II nous a rachetés par sa faiblesse, mais cette faiblesse n’aurait servi de rien si n’y avait été jointe l’invincible vertu divine, grâce à l’union hypostatique.

Dans la collecte, nous rappelons que le Seigneur a éclairé les ténèbres de cette nuit sainte par les splendeurs de son ineffable lumière ; qu’il nous accorde donc, après avoir été initiés ici-bas au mystère de son Incarnation, de pouvoir un jour être participants de Sa gloire. Le lien est intime en effet : ici-bas, la foi ; là-haut, la lumière ; ici-bas, la grâce ; là-haut, la gloire. Avant la venue du Verbe de Dieu sur la terre, l’homme marchait à tâtons dans les ténèbres du péché et de l’ignorance ; Jésus venu, la grâce de l’Esprit Saint a éclairé les âmes, et l’humanité, au moyen de la révélation chrétienne conservée intacte dans l’Église catholique, vit désormais, et se nourrit, de la lumière de l’éternelle Sagesse.

La lecture est tirée de la lettre à Tite (II, 11-15), et il importe de noter que, lorsqu’à Rome on lisait aussi le texte grec, le premier mot apparuit, epiphánê, rappelait justement le nom d’Épiphanie donné primitivement à la solennité de Noël.

L’Apôtre met en pleine évidence le caractère tout à fait gratuit de l’incarnation du Fils de Dieu, dont le motif doit être cherché exclusivement, non pas dans nos prières ou nos bonnes œuvres, mais dans l’infinie miséricorde du Seigneur. Nous sommes encore à Noël, mais déjà commence le Sacrement pascal, comme disaient les anciens Pères. Le gracieux Enfant de Bethlehem est l’innocente victime pour les péchés du monde. Avant que nous arrivions à la fraction des Mystères, il y aura au moins trente-trois années ; mais le sacrifice commence aujourd’hui, et le Pontife éternel est déjà à l’introït de sa messe.

Le répons-graduel vient du psaume 109, qui décrit d’abord, en traits rapides, l’éternel aujourd’hui où le Père a engendré, engendre et engendrera toujours’ e Verbe, sans commencement, ni succession aucune de temps, et sans fin. Le psalmiste parle ensuite de la mission temporelle du Christ, qui est d’assujettir à sa puissance tous ses ennemis, qui sont aussi les ennemis de Dieu. Il remportera sur eux la victoire finale et les mettra comme un escabeau sous ses sandales d’or, en tant qu’il les jugera au jour de la parousie, non seulement comme Dieu, mais aussi comme Premier-Né de la création. Quand il aura conduit captifs à Dieu tous les rebelles, alors, comme l’explique l’Apôtre, la mission temporelle du Christ sera accomplie et cessera, pour que Dieu soit omnia in omnibus.

Le verset alléluiatique, qui devait jadis suivre la seconde lecture avant l’Évangile, répète la strophe du psaume 2 : « Yahweh m’a dit : Tu es mon Fils, parce qu’aujourd’hui je t’ai engendré. » Cela le Verbe le répète, non point dans les splendeurs du ciel, quand les anges lui chantent alléluia, mais dans l’infirmité de sa chair, au milieu des calomnies et des blasphèmes de ses ennemis. C’est en effet contre eux que Jésus doit invoquer assez souvent ses prérogatives messianiques, et c’est pourquoi il recourt au témoignage infaillible de Celui qui l’a engendré déjà une première fois dans l’éternité, puis donna au Verbe Sa sainte humanité, qui lui est hypostatiquement unie.

La lecture de l’évangile selon saint Luc (II, 1-14), décrit la naissance de Jésus au cœur de la nuit à Bethlehem. Le Saint-Esprit Lui-même a daigné commenter ce texte sacré par l’intermédiaire de l’évangéliste saint Jean, et nous lirons ses paroles aujourd’hui à la troisième messe. Toute autre explication humaine serait donc superflue. Jésus naît dans une étable, II érige son trône et sa chaire dans une mangeoire entre deux vils animaux. Viens, chrétien, agenouille-toi au pied de cette crèche. C’est de là que Jésus condamne ton faste, ton orgueil, ta sensualité, et t’apprend au contraire l’obéissance, l’humilité, la pénitence, la mortification.

Le verset d’offertoire est tiré du psaume 95, où sont invités à se réjouir et les cieux et la terre, parce que le Seigneur est venu. En effet, la venue de Jésus sur la terre a consacré le monde, comme s’exprimait hier l’Église dans sa liturgie. Cette consécration se reflète aussi en partie sur les créatures sans raison et insensibles, soit parce que le Verbe incarné a voulu s’en servir durant sa vie passible, soit encore parce que certaines d’entre elles, comme l’eau, le vin, le pain, l’huile, ont été élevées à la dignité de matière des divins sacrements, et qu’en général toutes aident l’homme à la facile obtention de sa fin dernière surnaturelle.

Dans la prière d’introduction à la préface — le véritable commencement de l’antique anaphore eucharistique — nous demandons au Seigneur que par les mérites du divin Sacrifice, comme Jésus a voulu devenir consubstantiel à nous dans la nature humaine, nous aussi, nous ayons le bonheur de Lui ressembler, au moyen de l’habitus surnaturel de la grâce, qui nous confère précisément la conformité intérieure au Christ.

Durant ce temps de Noël, selon ce que le Pape Vigile écrivit à Profuturus de Braga, l’on insère dans la préface une période où est commémoré le mystère de l’Incarnation. En voici le texte : « Une lumière nouvelle environna aujourd’hui les yeux intérieurs de l’âme à cause de la mystérieuse incarnation de votre Verbe. Aussi, tandis que nous contemplons un Dieu rendu visible, notre cœur est ravi, grâce à lui, à la contemplation des choses invisibles. »

Dans la première partie des diptyques, on fait également mémoire de la naissance du Sauveur : « Commémorant le jour très saint où la virginité sans tache de Marie donna le jour au Sauveur du monde. » Ces insertions sont très anciennes et remontent au moins au IVe siècle.

L’antienne pour la Communion est tirée du psaume 109, indubitablement messianique. Le Père a engendré le Verbe dans les splendeurs de sa sainteté, en sorte que ce tendre Enfant qui revêt aujourd’hui dans la crèche, les livrées du serviteur et du pécheur, Lui est coéternel et consubstantiel. Dans une abbaye grecque, un peintre du moyen âge a très ingénieusement exprimé cette coéternité du Verbe incarné, le représentant sous la figure d’un enfant sur les genoux du Père, mais avec barbe abondante et blanche, ainsi que le prophète Daniel nous décrit l’Antiquus dierum avec la barbe et la chevelure devenus blancs comme de la laine.

Dans la collecte d’action de grâces, nous demandons au Seigneur que la réception des saints Mystères en mémoire de sa nativité temporelle, nous mérite la grâce d’exprimer ces mystères par notre vie, pour pouvoir obtenir au ciel la récompense. C’est en effet le but de la sainte Communion, nous faire participer à la vie du Christ, nous greffer sur l’arbre de sa passion, afin que nous ne vivions plus pour nous mais pour Lui ; bien plus, pour que nous Le vivions, Lui.

Saint Alphonse, après avoir considéré toutes les tendresses de l’amour que Jésus-Enfant nous montre dans la grotte de Bethlehem, termine son célèbre cantique par cette exclamation : « Ah ! Combien il t’a coûté de nous avoir aimés ! » Au pied de la sainte crèche on ne peut dire mieux. Quand un Dieu se consume d’amour pour ses créatures, au point de s’anéantir lui-même, d’affronter l’extrême pauvreté, les persécutions, la mort la plus honteuse et la plus cruelle, on ne saurait faire autrement que pleurer de reconnaissance à ses pieds, procidamus ante eum, ploremus coram Domino, et déplorer de l’avoir aimé si tard et si mal, s’écriant avec saint Augustin : Sera te amavi, pulchritudo tam antiqua, sera te amavi.

Deuxième Messe à l’Aurore : station à Sainte-Anastasie.

Comme c’est aujourd’hui le dies natalis de sainte Anastasie, dont le culte prit une grande importance à Rome, spécialement durant la période byzantine, l’Église institua cette station solennelle dans sa basilique au pied du Palatin. Le sacramentaire Léonien mentionne bien sainte Anastasie dans la liste des fêtes de décembre, mais étant donné l’état mutilé de ce document, il n’est pas possible d’en déduire rien d’autre. Dans le Sacramentaire gélasien, il n’y a rien, tandis que dans le grégorien — les noms de Léonien, gélasien et grégorien ne garantissent point le contenu qu’il recouvrent — les collectes de la célèbre martyre de Sirmium précèdent celles de la seconde messe de Noël.

Quoique le Sacramentaire qui porte le nom de saint Grégoire, reflète une période relativement tardive de la floraison liturgique à Rome — vers le pontificat d’Hadrien Ier — la station de ce jour à Sainte-Anastasie donne pourtant l’impression de remonter à une respectable antiquité, avant que la Nativité du Seigneur eût acquis une si grande solennité à Rome, et quand il était d’usage de célébrer le même jour, par des stations différentes, plusieurs martyrs localisés en des sanctuaires distincts. Il est certain qu’en un temps postérieur, la fête de sainte Anastasie aurait été transférée à un autre jour.

Parmi les sermons de saint Léon Ier, il en est un contre l’hérésie d’Eutychès, prononcé dans la basilique anastasienne. L’argument est parfaitement christologique, tel qu’il convient en effet pour cette fête de Noël ; mais, faute de preuves, on ne peut affirmer avec certitude que l’auteur l’ait prononcé lors de la station de ce jour de Noël, en la basilique de la martyre de Sirmium.

A l’origine — comme on peut encore le voir dans le sacramentaire grégorien — la messe stationnale à Sainte-Anastasie était tout entière en l’honneur de la martyre de ce nom ; mais plus tard, à mesure que la fête de Noël augmenta d’importance, sainte Anastasie dut se contenter d’une simple collecte commémorative.

L’heure matinale où se célébrait à Rome cette station, n’avait primitivement aucune signification mystique en relation avec la naissance du Sauveur, comme on le pensa au moyen âge. La messe solennelle à Saint-Pierre devant se célébrer à l’heure de tierce, il ne demeurait de libre, pour le rendez-vous au pied du Palatin, que la toute première heure de la matinée, à peine terminé l’office vigilial dans la basilique Libérienne. C’est pourquoi la rubrique actuelle du missel : ad secundam missam in Aurora n’est pas du tout exacte archéologiquement, tout comme celle de la messe à minuit qui, en réalité, était célébrée au premier chant du coq.

Les Ordines Romani prescrivaient que le Pape, quand il était à Rome, célébrât lui-même la station à Sainte-Anastasie ; en cas d’absence, il était remplacé par le presbyter tituli, ou par le premier des cardinaux-prêtres. Le dernier qui se conforma, au siècle dernier, à cette règle antique, fut le pape Léon XII.

Au moyen âge, quand la messe était terminée dans la crypte ad Praesepe, le Pontife, sans même déposer la paenula, se rendait immédiatement au titre d’Anastasie ; au XIVème siècle au contraire, quand l’antique discipline stationnale était déjà presque tombée en désuétude à cause des somptueuses fêtes papales célébrées dans la chapelle du palais pontifical, l’usage s’introduisit de mettre un peu d’intervalle entre l’une et l’autre cérémonie. Dans les années qui précédèrent 1870, Pie IX célébrait la messe in nocte à Sainte-Marie-Majeure, aux premières heures de la soirée, de façon à pouvoir retourner au palais pour le souper avant minuit. La communion des cardinaux et du clergé romain, qui, à l’origine, se faisait à Saint-Pierre à la troisième messe de Noël, avait lieu au XIVème siècle à la messe matinale célébrée à Sainte-Anastasie, et, avec les cardinaux, y prenaient part les autres prélats de curie non revêtus de la dignité épiscopale.

La messe s’inspire de l’astre du jour qui commence à dissiper les ténèbres de la nuit. Puis elle s’élève à la contemplation de Celui que le Père engendra, lumière de lumière, du sein de la Divinité, avant le lever de l’aurore.

L’introït est tiré d’Isaïe (IX). Un peuple qui marchait au milieu des ténèbres, la malheureuse gentilité non éclairée par la révélation mosaïque et par les prophéties, a vu aujourd’hui une grande lumière, puisque Celui qui est né est justement le Père de la nouvelle génération, le Prince de la paix, dans le royaume de qui il n’y a ni différences de castes, ni prérogatives de familles : quiconque accueille sa parole devient fils de Dieu et citoyen du nouveau royaume messianique. L’antienne prophétique vient ensuite, c’est le psaume 92, qui est proprement le psaume pascal, mais il s’adapte fort bien aussi à Noël, puisque, si la Résurrection marque le triomphe final du Sauveur sur la mort et sur le péché, sa Nativité annonce l’aurore de ce beau jour de victoire.

On rappelle dans la collecte que l’incarnation du Verbe est venue illuminer la terre par les splendeurs divines, splendeurs non pas matérielles ou purement abstraites et de caractère spéculatif ; non, les sublimes vérités de la foi doivent se traduire en acte par les œuvres, et le chrétien étant une image vivante du Verbe éternel, en tant qu’il accueille et fait sienne la connaissance du Père que Jésus lui révèle au moyen du saint Évangile, revit le Christ et agit en Lui et pour Lui.

On ajoute la commémoraison de la martyre titulaire de la basilique stationnale en demandant la grâce d’expérimenter les effets de sa puissante intercession. Les saints sont confirmés dans la charité, ils sont donc toujours pleins de compassion pour tous nos besoins, pour lesquels ils prient incessamment le Seigneur.

Dans le passage de la lettre à Tite qui se lit après les collectes, l’Apôtre explique le caractère spontané et entièrement généreux et gratuit de la Rédemption. Il emploie à ce propos un mot qui est maintenant bien profané, mais qui, dans la pensée de saint Paul, exprime tout ce qu’il y a de plus suave, de plus condescendant et d’ineffable dans le mystère de notre rachat : Dieu qui aime l’homme ; voilà l’humanitas des latins, et la philanthopía des grecs.

Cet amour est éternel, comme est éternel l’Esprit Saint, mais l’effet visible, nous pourrions dire le baiser de Dieu, qui témoigne de sa philanthropie, a été concédé novissime, diebus istis selon le mot de saint Paul, au moyen de la théophanie messianique. Le Christ reviendra à la fin du monde, juge inexorable pour les vivants et pour les morts, mais maintenant, dans sa première venue, la justice est reléguée comme au fond de la scène, là où l’on voit Satan et la mort enchaînés, pour ne laisser paraître que la bénignité et la « philanthropie » du divin Sauveur.

Le répons-graduel emprunte au psaume 117 l’acclamation joyeuse des rachetés, au Christ qui fait sa première entrée dans le monde. « Béni Celui qui vient au nom de Yahweh ! » Le jour des Rameaux, les enfants et la foule sortirent au-devant de Jésus qui entrait triomphalement à Jérusalem, en chantant ce salut du psaume, et leur dévotion plut tant au Sauveur qu’il déclara à la Synagogue qu’il l’abandonnait désormais définitivement à son sort, jusqu’à ce que, reconnaissant sa dignité messianique, elle le saluât : « Béni Celui qui vient au nom de Yahweh ! » Venir au nom de Yahweh signifie venir en Envoyé de Dieu, et, plus proprement, comme le Prophète par excellence, déjà prédit par Moïse, et à qui Israël aurait dû prêter cette obéissance qu’il avait rendue jadis à celui qui le délivra de la servitude du pharaon.

Le verset alléluiatique est tiré du psaume pascal 92 : « Le Seigneur s’est revêtu de force et de grâce pour inaugurer son royaume messianique. » Il s’est revêtu de grâce envers les hommes auxquels il montre sa nature humaine, en tout semblable aux fils d’Adam, ut sit ipse primogenitus in multis fratribus ; de force envers le démon, qu’il combat par la puissance de la divinité, brisant ses armes et détruisant son règne.

Le passage de l’évangile de saint Luc (II, 15-20) nous raconte la visite des pasteurs à la crèche, leurs pieuses impressions et l’attitude de la sainte Vierge devant le grand mystère qui se déroulait sous ses yeux. Tandis que les bergers font déjà œuvre d’apôtres, narrant à leurs compagnons ce qu’ils avaient vu et entendu, Marie est élevée à la plus sublime contemplation et dans le secret de son cœur elle prélude aux Évangiles. Quand, un demi-siècle plus tard, les quatre heureux évangélistes seront mus par l’Esprit Saint à entreprendre la narration de la vie et de la doctrine du Christ, la divine Mère répandra dans ces écrits la plénitude de son cœur, c’est-à-dire ce qu’elle avait médité et aimé depuis plus de dix lustres. La rédaction des saints Évangiles date sûrement de la seconde moitié du Ier siècle, mais l’œuvre était déjà conçue, pensée et contemplée depuis le premiers jours de Bethlehem, dans le cœur très saint de la Mère de Dieu.

L’antienne à l’offertoire vient, elle aussi du psaume 92 qui est aujourd’hui le psaume de circonstance. Cet Enfant qui en ce jour vagit au berceau, a une histoire aussi ancienne que les siècles. Dieu a donné la stabilité à la terre pour qu’elle ne soit pas ébranlée, et serve d’escabeau au trône du Messie nouveau-né. Ce trône est réservé au Premier-Né de la création de toute éternité, car, si dans sa nature humaine il ne compte encore que quelques heures de vie, dans sa nature divine pourtant il est appelé par les Écritures Y Ancien des jours et coéternel au Père.

Nous demandons à Dieu, dans la collecte sur les oblations, que celles-ci soient bien dignes du Mystère que nous célébrons, et nous réconcilient avec lui ; et de même que l’Enfant qui est venu aujourd’hui à la lumière est tout à la fois Dieu et homme, qu’ainsi les éléments eucharistiques, extérieurement semblables à toute autre substance terrestre, nous confèrent quod divinum est, c’est-à-dire Jésus-Christ, la divinité même, avec tous ses trésors de mérites et de grâces.

On ajoute la commémoraison de sainte Anastasie, priant le Seigneur d’agréer l’oblation qui lui est justement offerte, afin que, par les mérites de la martyre, Il nous donne son aide pour arriver au salut éternel.

L’antienne de la Communion est prise dans Zacharie (IX, 9) qui invite les filles de Sion et de Jérusalem à aller joyeusement au-devant du Christ Jésus qui vient, plein de la douceur et de la mansuétude que symbolise l’âne sur lequel Il est assis, pour prendre possession de son royaume. Cette prophétie se rapporte directement, comme le remarque saint Matthieu, à l’entrée du Rédempteur dans la Cité sainte le jour des Rameaux, mais l’Église trouve de frappantes analogies d’humilité, de mansuétude et de condescendance, entre cette entrée de Jésus en Jérusalem et sa première apparition en ce monde. Dans la grotte de Bethlehem comme aux portes de Jérusalem, tout était pauvre et respirait la grâce et la miséricorde. Jésus n’était pas assis sur l’ânon, mais celui-ci, de son haleine, réchauffait ses membres délicats, tout engourdis par le froid.

Dans la collecte d’action de grâces, nous demandons au Seigneur que le renouvellement annuel de ce sacrifice de Noël nous rénove aussi spirituellement, puisque l’admirable Nativité du Seigneur a ouvert une ère nouvelle pour l’humanité vieillie dans la malédiction du péché.

Il faut distinguer avec les Pères une triple parousie, esquissée très heureusement dans la liturgie de Noël. La première fois, Jésus naît pauvre, victime d’expiation pour le péché, et le trône d’où Il condamne l’orgueil et la sensualité est la mangeoire de la crèche. La seconde fois, Il s’élève, rayonnant de gloire, de l’humiliation du sépulcre, et, par l’envoi du Paraclet sur les Apôtres, Il répand dans l’Église, avec l’« esprit de résurrection » intime et spirituelle, tous les trésors de grâce et de sainteté. La troisième fois, Il apparaîtra à la fin des siècles sur un trône flamboyant de sainteté et de justice, dans la majesté de juge suprême des vivants et des morts, quand Il assujettira définitivement à Dieu toute la création, et que sera enfin terminée la lutte épique qui embrasse toute l’histoire angélique et humaine entre Satan et le Christ. Entre ces trois parousies il y a une liaison intime, qui fait que l’Église, dans sa liturgie, ne les sépare jamais : Pâques est le couronnement de Noël, et- la fête de tous les saints est le fruit du dimanche de la Résurrection.

Troisième Messe au jour de Noël : station à Sainte-Marie-Majeure (à Saint-Pierre).

Jusqu’au temps de Grégoire VII, la troisième station de Noël, selon l’usage à Rome aux jours les plus solennels, sa faisait à Saint-Pierre, pour célébrer cette fête en famille autour de la mensa Petri, du Père et Pasteur commun. Mais la brièveté des journées hivernales et la difficulté de se rendre processionnellement au Vatican en ces jours troublés, où le Pape avait même été arraché de l’autel ad Praesepe pendant la messe de minuit, et traîné en prison par la faction adverse, firent préférer la basilique Libérienne, plus voisine du Latran, d’autant plus qu’au XIème siècle Saint-Pierre fut plusieurs fois au pouvoir des schismatiques et de leurs antipapes. L’usage imposé alors par la tristesse des temps finît par faire loi, et la station à Sainte-Marie-Majeure remplaça celle de Saint-Pierre, avec cette différence pourtant, que la messe de minuit est dans l’oratoire ad Praesepe, — où pouvait être admis seulement un cercle restreint de personnes, — tandis que la troisième se célèbre dans la vaste salle de Sicininus, décorée par Libère et par Sixte III.

Quand le Pontife entrait dans l’église, selon la description des anciens Ordines Romani, les cubiculaires le recevaient sous une espèce de baldaquin, et il mettait le feu, avec une petite cire enroulée à l’extrémité d’une canne, à l’étoupe tressée sur les chapiteaux des colonnes.

Ce rite qui ne s’accomplit plus aujourd’hui qu’à l’occasion du couronnement du Souverain Pontife, symbolisait la joie de la fête, et voulait être aussi comme une figura finis mundi per ignem, mais cette seconde signification symbolique est postérieure. A une époque plus récente, le sens primitif a subi une nouvelle modification, et au Pontife qui, dans toute sa gloire, s’approche de l’autel de Saint-Pierre pour ceindre la tiare papale, un cérémoniaire dit, en lui montrant l’étoupe ardente : Pater Sancte, sic transit gloria mundi. La leçon est profonde, mais les humanistes de la Renaissance, qui l’introduisirent, semblent n’avoir pas compris l’inconvenance de sa proclamation devant le souverain Maître de la Foi, au moment de sa prise de possession du trône pontifical.

Mais revenons à notre fête de Noël : Le cortège étant arrivé au presbyterium, le primicier retirait au Pape sa mitre et le baisait sur l’épaule ; celui-ci à son tour, ayant baisé le livre des Évangiles, échangeait le baiser de paix avec le doyen des cardinaux-évêques, et, entouré de ses sept diacres, commençait l’action liturgique.

Après la collecte, les clercs inférieurs, sous la direction de l’archidiacre, exécutaient une série d’acclamations en forme de litanie — toujours en usage lors du couronnement pontifical — en l’honneur du Pape ; celui-ci les récompensait de ce compliment par trois sous d’argent pour chacun. A l’offertoire sept autres des évêques et prêtres cardinaux montaient à l’autel et concélébraient avec le Pape ; ce rite de concélébration eucharistique se maintint longtemps à Rome pour la messe papale solennelle.

Après le divin sacrifice, le Pontife était couronné du regnum par l’archidiacre — la seconde et la troisième couronne ont été ajoutées pendant la période d’Avignon — et le-splendide cortège à cheval rentrait au Latran pour le déjeuner. Avant de descendre de selle, les cardinaux se rangeaient devant la petite basilique de Zacharie, et, — comme le Polichronion de la cour byzantine en la fête de Noël — l’archiprêtre de Saint-Laurent entonnait lui aussi : Summo et egregio ac ter beatissimo papae N. vita. Ses collègues répondaient par trois fois : Deus conservet eum. L’archiprêtre reprenait : Salvator mundi, ou Sancta Maria, omnes Sancti et, à chaque invocation, le chœur répondait : Tu illum adiuva. Le Pape remerciait du souhait et distribuait à chacun des cardinaux trois pièces d’argent. Les juges les remplaçaient alors et le primicier entonnait : Hunc diem ; les autres acclamaient à plusieurs reprises : Multos annos. Le chef reprenait : Tempora bona habeas, et le chœur : Tempora bona habeamus omnes.

Alors le Pape descendait enfin de cheval, et, étant entré dans une des salles, et continuant l’antique tradition des Césars, il faisait l’habituelle distribution d’argent à ses clients. — Il est souverainement intéressant de voir comment la cour pontificale du moyen âge avait conservé tant de traditions de la période impériale de Rome et de Byzance. — Outre la gratification commune à tous, le préfet de la ville recevait vingt pièces ; les juges et les évêques, quatre ; les prêtres et les diacres cardinaux, trois ; les clercs inférieurs et les chantres, deux. Tous contents du don obtenu, prenaient place à une table préparée dans le grand triclinium de Léon III, dont la mosaïque absidale existe encore sur la place du Latran, en une reconstruction postérieure accomplie sous Benoît XIV.

Autour du Pape, s’asseyaient à table, revêtus des ornements sacrés, à droite les cardinaux évêques et prêtres, à gauche l’archidiacre, le primicier avec les hauts officiers de cour. Au centre de la salle était le pupitre avec l’homiliaire, où, au milieu du banquet, un diacre lisait un passage des saints Pères. Mais la lecture ne durait pas longtemps : le Pontife envoyait un acolyte inviter la schola à exécuter quelque séquence de son répertoire en l’honneur de Noël, — voici la place réservée à la séquence, comme chant pieux et populaire, mais extra-liturgique, à Rome, — et, après que les chantres avaient fait preuve de leur talent musical, ils étaient admis à baiser le pied du Pape, qui offrait avec bonté à chacun d’eux une coupe de vin et un besant. Quelle poésie dans ces anciennes cérémonies de la Rome papale, et surtout quelle influence la sainte liturgie exerçait sur toute la vie religieuse du peuple !

L’introït vient d’Isaïe (IX, 6). Voici que nous est né un enfant, qu’un fils nous a été donné, lequel, malgré l’état d’anéantissement où il se réduit, est l’Éternel, le Créateur de l’univers ; Celui qui, par la puissance de sa parole, dirige et gouverne tout ; sur l’épaule de qui repose la divine et universelle monarchie. Lui, comme splendeur et image du Père, Le dira aux hommes, et sera donc pour eux le messager de la Trinité sacrosainte, l’envoyé ou l’ange de l’heureuse nouvelle de la Rédemption. Le psaume 97 qui suit, invite à entonner à Yahweh un cantique nouveau, en remerciement du nouveau prodige de miséricorde qu’il a opéré dans l’incarnation de son Verbe.

Dans la collecte, nous demandons à Dieu que la nouvelle naissance temporelle de son Fils unique nous délivre de l’antique servitude du péché.

Dans la lecture de l’Épître aux Hébreux (I, 1-12) grâce à une profonde exégèse des anciens textes scripturaires, nous est démontrée la divinité du Messie et sa supériorité infinie sur les anges, qui, en effet, l’adorent et lui offrent en tremblant leurs services. Bien que dans la crèche Il paraisse comme un petit enfant, Il est néanmoins l’Éternel ; dans le monde, tout passe et se succède, et Il remplace les formes anciennes par les nouvelles, comme on change un vêtement usé ; mais Lui est immuablement le même, et ses années ne passent pas.

Le graduel est emprunté au psaume 97. Le Seigneur a manifesté au monde le divin Sauveur, et tous les peuples ont participé à cette révélation. Ce n’est plus la seule Judée qui est invitée à louer Yahweh, qu’au début elle seule connaissait. La nouvelle rédemption doit être universelle, comme a été universel le péché, et devant Dieu ne compteront plus les barrières nationales qui divisent les Hébreux, les Grecs et les Romains ; l’Église sera une et catholique, c’est-à-dire universelle.

Le verset alléluiatique est pris dans la liturgie byzantine. Aujourd’hui brille pour nous un jour saint. Comme de toute éternité le Père engendra son Verbe au sein des splendeurs de sa sainteté substantielle, ainsi aujourd’hui la Bienheureuse Vierge donne le jour au Rédempteur, qui, par son incarnation, consacre le monde et sanctifie l’Église. Aujourd’hui une grande lumière est descendue sur la terre, lumière non seulement matérielle, mais aussi spirituelle. Jésus-Christ, lumière de lumière, est venu pour dissiper les ténèbres du monde. — II faut rappeler que l’antique fête de Noël, chez les Orientaux, était unie à l’Épiphanie, appelée par eux solennité des saintes Lumières, en sorte que l’image de la lumière et de la clarté est tout à fait naturelle en ce jour. Cette influence des liturgies orientales sur la liturgie romaine rappelle l’âge d’or du monachisme à Rome : alors, dans la capitale du monde catholique, s’élevaient, à côté des monastères romains, des couvents grecs, syriens, de Cilicie, d’Arménie, etc., et tous prenaient part aux solennités papales.

La lecture de l’Évangile (IOAN., I, 14) est peut-être la page la plus sublime de toute la sainte Écriture. Il y est question de la double génération du Verbe dans sa nature divine et dans sa nature humaine. Comme image de l’Artisan suprême, le Verbe est encore l’idée archétype et exemplaire de la création, mais en Lui Cette image s’identifie avec sa substance même, en sorte qu’en Lui tout est vie. Comme créature, la naissance de Jésus procède non de volonté humaine ou de désir de la chair ; mais l’immaculée Vierge Marie l’a conçu par la vertu de l’Esprit de Dieu ; génération divine à la participation de laquelle nous sommes admis nous aussi, autant que, au moyen de la foi, nous accueillons Jésus dans notre âme. Lui, se faisant homme, et établissant sa tente parmi nous, ne perd rien de ses attributs divins, en sorte que, à travers le voile de son humanité nous voyons tout le plérome divin, — il faut retenir ce mot contre la fausse gnose que combat l’Évangéliste, — la grâce infinie et la vérité.

L’antienne de l’offertoire est tirée du psaume 88 : « A vous sont les cieux, à vous la terre et l’univers que vous avez créés ; la justice et l’équité préparent votre trône. » Qu’elle est belle cette insistance de l’Église à exalter les attributs divins de l’Enfant de Bethlehem, en ce jour où, par une condescendance infinie vis-à-vis de notre misère, Il daigne en cacher les splendeurs sous les pauvres langes qui enveloppent ses membres transis.

Dans la collecte sur l’oblation, nous prions Dieu de la sanctifier, en mémoire de la naissance temporelle de son Fils unique, afin que nous aussi soyons purifiés de toute souillure du péché.

Dans l’antienne pour la Communion, tirée du psaume 97, nous remercions le Seigneur de ce qu’il a révélé le divin Sauveur devant toutes les nations. La générosité, la magnificence, la lumière, tel est toujours le caractère des œuvres divines. Le péché se commet ordinairement dans l’obscurité et le secret, car l’impie hait la lumière ; mais la Rédemption s’est accomplie sur le Calvaire à la vue de tout le monde, afin que les nations, grâce aux splendeurs de la foi, reconnaissent et adorent le Sauveur crucifié.

La prière d’action de grâces après la Communion vient, ensuite, et nous y demandons que l’Enfant qui vient de naître soit, non seulement l’auteur de notre renaissance dans la sublimité de la régénération divine, mais aussi le rémunérateur généreux de nos mérites dans la gloire de l’éternité.

Jésus naît de la femme, pour que nous cessions une bonne fois d’être fils de la femme, nous élevant à la dignité de la filiation divine ; le Verbe associe à sa personne notre nature humaine, pour nous rendre participants de la grâce de Dieu. Il s’abaisse jusqu’à la poussière, pour élever la créature au plus haut des cieux. Quelles mystérieuses antithèses ! Quelle force d’éloquence dans ce dénuement apparent qui entoure la crèche de Jésus ! Ces membres engourdis par le froid, cette étable, cette paille, cette pauvreté et cette grande humiliation, quelle condamnation pour notre sensualité et pour notre orgueil !

Liber Sacramentorum, Cardinal Schuster