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Sollicité par l’approche du triomphe de Laurent, Étienne se lève pour assister à ses combats ; rencontre toute de grâce et de force, où l’éternelle Sagesse se révèle dans la disposition du Cycle sacré. Mais la fête présente nous réserve aussi d’autres enseignements.

La première résurrection, dont nous parlions naguère, se poursuit pour les Saints. A la suite de Nazaire et de Celse, après tous les Martyrs que la victoire du Christ a montrés selon la divine promesse participants de sa gloire, le porte-enseigne de la blanche armée sort lui-même glorieux du tombeau pour la conduire à de nouveaux triomphes. Les farouches auxiliaires de la colère du Tout-Puissant contre Rome idolâtre, après avoir réduit en poudre les faux dieux, doivent être domptés à leur tour ; et cette seconde victoire sera l’œuvre des Martyrs assistant l’Église de leurs miracles, comme la première fut celle de leur foi méprisant la mort et les tourments. La manière reçue en nos jours d’écrire l’histoire ignore cet ordre de considérations ; ce ne peut être une raison pour nous de sacrifier à l’idole : l’exactitude dont se targue en ses données la science de ce siècle, n’est qu’une preuve de plus que le faux s’alimente d’omissions souvent mieux que d’affirmations directement contraires au vrai. Or, autant le silence est profond aujourd’hui sur ce point, autant pourtant il est assuré que les années qui virent les Barbares s’implanter dans l’empire, et bientôt le renverser, furent signalées par une effusion de la vertu d’en haut comparable de plus d’un côté à celle qui avait marqué le temps de la prédication des Apôtres. Il ne fallait rien moins, d’une part pour rassurer les croyants, de l’autre pour imposer le respect de l’Église à la brutalité de ces envahisseurs qui ne connaissaient que le droit de la force, et n’éprouvaient que mépris pour la race qu’ils avaient vaincue.
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L’intention providentielle qui multiplia autour du grand fait de la chute de Rome, en 410, les découvertes des corps saints, se manifeste pleinement dans la plus importante, objet de la fête de ce jour. L’année 415 avait sonné déjà. L’Italie, les Gaules, l’Espagne, dont l’Afrique allait bientôt partager le désastre, étaient en pleine invasion. Dans l’universelle ruine, les chrétiens, qui seuls gardaient avec eux l’espérance du monde, s’adressaient à tous les sanctuaires pour obtenir qu’au moins, selon l’expression du prêtre espagnol Avitus, « le Seigneur donnât mansuétude à ceux qu’il laissait prévaloir ». C’est alors qu’eut lieu la révélation merveilleuse où la sévère critique de Tillemont, convaincue par le témoignage de toutes les chroniques et histoires, lettres et discours du temps, reconnaît « l’un des plus célèbres événements du Vème siècle ». L’évêque Jean de Jérusalem recevait, par l’intermédiaire du prêtre Lucien, un message d’Étienne premier martyr et de ses compagnons de sépulture, ainsi conçu : « Ouvre en hâte notre tombe, pour que par nous Dieu ouvre au monde la porte de sa clémence, et qu’il prenne son peuple en pitié dans la tribulation qui est partout ». Et la découverte, accomplie au milieu de prodiges, était notifiée au monde entier comme le signe de salut ; et la poussière du corps d’Étienne, répandue en tous lieux comme un gage de sécurité et de paix, produisait d’étonnantes conversions, d’innombrables miracles en tout semblables « à ceux des temps anciens », rendant témoignage à cette même foi du Christ que le protomartyr avait quatre siècles plus tôt confessée dans la mort.

Tel était le caractère de cette manifestation extraordinaire, où les résurrections elles-mêmes se produisaient en nombre stupéfiant, que saint Augustin, parlant à son peuple, estimait prudent d’élever sa pensée d’Étienne simple serviteur au Christ seul Maître. « Mort, il rend les morts vivants, disait-il, parce qu’en effet il n’est pas vraiment mort. Mais, comme autrefois durant sa vie mortelle, c’est uniquement par le nom du Christ qu’il agit maintenant : tout ce que vous voyez se faire ainsi par la mémoire d’Étienne se fait en ce seul nom, pour que le Christ soit exalté, pour que le Christ soit adoré, pour que le Christ soit attendu comme juge des vivants et des morts ».

Terminons par cette louange qu’adressait, quelques années plus tard, à Étienne Basile de Séleucie, et qui résume si bien la raison de la fête : « Il n’est pas de lieu, de territoire, de nation, de lointaine frontière, qui n’ait obtenu le secours de vos bienfaits. Il n’est personne, étranger, citoyen, Barbare ou Scythe, qui n’éprouve par votre intercession le sentiment des réalités supérieures ».

Quel complément précieux du récit des saints Livres nous fournit cette histoire de votre Invention, ô Protomartyr ! Nous savons maintenant quels étaient « ces hommes craignant Dieu qui ensevelirent Étienne, et firent ses funérailles avec un grand deuil ». Gamaliel, le maître du Docteur des nations, avait été, comme son disciple et avant lui, la conquête du Seigneur ; inspiré par Jésus à qui en mourant vous remettiez votre âme, il honora dans le trépas l’humble athlète du Christ des mêmes soins que Joseph d’Arimathie, le noble décurion , avait prodigués à l’Homme-Dieu, et fit placer votre corps dans le tombeau neuf qu’il s’était aussi préparé pour lui-même. Bientôt le compagnon du pieux labeur de Joseph au grand Vendredi, Nicodème, poursuivi par les Juifs dans cette persécution où vous parcourûtes le premier l’arène, trouvait asile près de vos restes vénérés, en attendant d’y goûter le repos de la mort des saints. Le grand nom de Gamaliel en imposait aux fureurs de la synagogue ; tandis qu’Anne et Caïphe maintenaient par la faveur précaire de Rome le pouvoir sacerdotal aux mains de leurs proches, le petit-fils d’Hillel gardait pour les siens la primauté de la science et voyait sa descendance aînée rester, quatre siècles durant, dépositaire de la seule autorité morale qu’Israël dispersé reconnût encore. Mais pourtant plus heureux fut-il d’avoir, en écoutant les Apôtres et vous-même, ô Étienne, passé de la science des ombres à la lumière des réalités, de la Loi à l’Évangile, de Moïse à celui que Moïse annonçait ; plus heureux que son aîné fut le fils de sa tendresse, Abibas, baptisé avec lui dans sa vingtième année, et qui, passant à Dieu, remplit la tombe qui le reçut près de la vôtre de la très suave odeur d’une pureté digne des cieux : combien touchante n’apparut pas la dernière volonté de l’illustre père, lorsque, son heure venue, il donna ordre qu’on rouvrît pour lui le tombeau d’Abibas et qu’on ne vît plus dans le père et l’enfant que deux frères jumeaux engendrés ensemble à la seule vraie lumière !

La munificence du Seigneur Christ vous avait dignement, ô Étienne, entouré dans la mort. Nous rendons grâces au noble personnage qui vous donna l’hospitalité du dernier repos ; nous le remercions d’avoir lui-même, au temps voulu, rompu le silence gardé alors à son sujet par la délicate réserve des Écritures. C’est bien littéralement qu’ici encore nous constatons l’efficacité de la volonté par laquelle l’Homme-Dieu entend partager avec les siens tout honneur. Votre sépulcre lui aussi fut glorieux ; et quand il s’ouvrit, comme pour celui du Fils de l’homme, la terre aussi trembla, les assistants crurent que le ciel était descendu, le monde délivré d’une sécheresse désolante et de mille maux se reprit à espérer parmi les ruines. Aujourd’hui que notre Occident vous possède, que Gamaliel cède à Laurent ses droits d’hospitalité, levez-vous encore , ô Étienne ; et, de concert avec le grand diacre romain, délivrez-nous des Barbares nouveaux, en faisant qu’ils se convertissent ou disparaissent de la terre donnée par Dieu à son Christ.

L'année liturgique, Dom Guéranger